Tout le monde a déjà entendu parler de ces petites icônes qui ponctuent régulièrement la prose sur Internet, des forums aux blogs, en passant par les chats en direct des uns et aux commentaires déposés sur les autres.
L'argument avancé pour leur utilisation - outre le fait qu'ils soient amusants et/ou qu'il soit de mode de les utiliser depuis plus de 10 ans - est que l'échange sur Internet ne permettrait pas de déterminer l'intention de l'auteur d'une phrase. On a (sans doute) tous en mémoire les prises de becs auxquelles on a pu assister et/ou participer sur des forums de discussion ou sur des blogs - prises de becs généralement scandées par quelque interlocuteur de plus ou moins mauvaise foi en quelque chose qui touche à "
Si c'était pour rire / pour plaisanter / de l'ironie, tu aurais dû mettre un smiley :
et je me serais pas énervé !". Le tout finissant généralement par déboucher sur le fameux "
point Godwin". Mais là n'est pas le débat.
Accompagnant ces smileys, on trouve généralement les "
lol" et autres "
mdr" ("
Laughing out loud" et "
Mort de rire") qui sont parfois interprétés par certains logiciels de discussion (tels MSN ou ICQ) ou interfaces de discussion différées (blogs et forums) sous la forme d'émoticônes à part entière, du

ou du

venant ponctuer une phrase par une expression d'intention donnée.
J'avoue que les "
lol" et le "
mdr" utilisés à tort et à travers, à chacune des phrases voire au beau milieu, ont toujours eu tendance à m'agacer. Par contre, dès mes premières excursions sur le net, en 1996 (eh ben, ça nous rajeunit pas, ma bonne dame), les smileys m'avaient séduit.
On ne compte pas le nombre d'internautes qui utilisent ces émoticônes ou ces expressions, tout comme on ne compte pas leur détracteurs, avec tout un spectre de comportements intermédiaires, de ceux qui ne parlent presque qu'à l'aide de smileys, à ceux qui les honissent en les qualifiant d'atteintes à l'intelligence du dialogue, avec au passage ceux qui aiment placer un bon gros

mais qui ne supportent pas le fameux "LOL".
Bien qu'il soit sans doute délicat de quantifier l'ampleur de l'utilisation de ces symboles, de même qu'il est sans doute délicat de déterminer combien d'internautes dénigrent cette utilisation, il n'en demeure pas moins que ce dénigrement se retrouve généralement parmi une certaine "
élite" de l'Internet (plus ou moins auto-proclamée), se déclarant généralement faire la chasse aux fautes d'orthographe et au langage SMS (défini comme incompréhensible), tout en luttant activement contre ces horribles petites bêtes jaunes souriantes et à leurs cousins scripturaux, les LOL, MDR, PTDR et autres XPLDR.
Ainsi, il est de bon ton, lorsqu'on se targue d'être un fin esprit littéraire, de mettre ces "
symboles de déclaration d'intention" à l'index, de les dénigrer, de les accuser, de les honnir, de jeter l'opprobre sur eux, bref, "
les gens ne savent plus écrire, où va le monde, ma bonne dame ?!"
L'idée sous-jacente est que le sens des intentions d'un interlocuteur serait lisible directement dans le style littéraire pour peu que le récepteur (le lecteur) veuille bien faire un effort de compréhension (et/ou faire preuve de sa non-bêtise). Une signification des mots qu'on a tendance à considérer comme "
acquise", "
évidente", "
allant de soi", et celui qui ne comprendrait pas la portée des mots ne serait qu'un imbécile fieffé, incapable de lire plus loin que l'intention décrite dans un smiley. Le quiproco ne serait donc pas le fruit d'une mécompréhension anecdotique mais d'une bêtise du lecteur et/ou de l'interlocuteur, qui ferait bien de ne pas la ramener.
Ah, "
l'évidence"... Douce illusion qu'est celle qu'on est nécessairement compris entre individus lorsqu'on croit parler le même langage...
Le rejet (souvent pédant, avouons-le) des émoticônes trahit en fait l'idée que "
parce que nous parlons un langage commun (le français), nous nous comprenons nécessairement". On fait fi, par ce biais, de tout ce qui est du domaine de l'expérience personnelle des différents individus en faisant appel à cette référence sacrée de la modernité - le Langage - norme par définition commune et partagée par (presque) tous, partant de l'hypothèse (terriblement bancale, si on y réfléchit deux secondes) que - parce qu'on (pense) s'exprime(r) correctement - on sera nécessairement compris.
Cette réflexion sur les émoticônes m'en inspire une autre, donc, plus large, plus générale, sur l'hypocrisie dont font preuve les spécialistes internautiens de la langue, qui s'affligent de ne pas être compris en rejetant la faute sur les lecteurs. Hypocrisie car :
- ne prenant pas en compte qu'il existe différents degrés de mécompréhension et d'interprétation de ce qui est dit (citons quelques degrés, des plus techniques aux plus intellectuels : l'aveugle qui ne peut pas lire l'écran d'ordinateur, l'étranger qui ne parler pas le français, le français illettré, le jeune de 12 ans qui ne connaît pas le sens de certains mots, l'individu qui ne conçoit pas les subtilités du langage comme l'ironie ou le sarcasme, celui qui a mal lu une phrase, celui qui a une définition différente de certains mots ou certaines expressions, celui qui interprète ce qui est écrit en essayant d'aller au-delà des mots, etc.) ;
- refusant de prendre en compte le fait que, peut-être, ils ne se sont pas exprimés de manière intelligible ;
- s'offusquant du "niveau si bas" d'érudition des autres individus ("où va le monde ma bonne dame") mais en refusant de faire l'effort (coûteux, avouons-le) d'éduquer l'autre à la compréhension - coûteux parce que demendant des efforts presque physiques pour être compris par des "autres" qui n'ont peut-être pas du tout envie d'apprendre ou de comprendre, mais aussi coûteux parce qu'il est coûteux pour son propre égo d'avoir l'humilité nécessaire pour reconnaître que, définitivement, on n'est pas pédagogue pour deux sous.
Je ne développerai pas plus avant cette partie généralisante et je reviendrai sur les émoticônes.
Ces symboles décrivant une intention, ces symboles venant ponctuer une phrase en en déclarant l'intention, bref ces "
signes de ponctuation" (l'expression est lâchée), seraient donc inutiles puisque l'intention serait - douce illusion - "
lisible" dans le sens des mots et dans la construction des phrases.
On s'offusquera donc du

indiquant la sympathie, du

indiquant un clin d'oeil, du

indiquant un malaise, du

indiquant l'expectative, du fameux "lol" (parfois interprété par un

) indiquant le rire communiqué,

indiquant le fait d'être malheureux , du

indiquant une forte désapprobation, du

inquant la tristesse ou encore du

, indiquant le fait d'être très étonné.
Pourtant, tout le monde oublie que la langue française classique fournit elle aussi son ensemble de "
symboles déclarant l'intention" des mots et des phrases. On les appelle simplement des... "
signes de ponctuation". Et ce sont des symboles typographiques qui diffèrent simplement des smileys en ce qu'ils ne sont pas "intuitifs" (les smileys utilisent les caractères pour former un visage qui a une expression) et en ce qu'ils nécessitent un apprentissage. Ils diffèrent également dans le sens où un même signe de ponctuation pourra vouloir dire plusieurs choses, en fonction du contexte. Ce qui est finalement un contre-emploi car leur apparition visait à clarifier le sens des mots et des phrases pour déclarer l'intention de l'auteur !
Citons les points de suspension, "
... " , qui peuvent signifier "
je n'en pense pas moins...", une expectative, mais tout aussi bien servir à énumérer des choses qui ne sont pas nommées, en final d'une liste non-exhaustive, remplaçant un éventuel "
et cetera", "
etc. ", abréviation à valeur de "
signe de ponctuation", qu'on a vu par le passé préféré au fameux "
& ", l'esperluette.
Que doit-on penser du point d'exclamation, "
! " , venant exprimer aussi bien le fait d'être choqué que de vouloir appuyer un exposé plein d'emphase ?
Ou bien du point d'interrogation, "
? " , qui sert aussi bien à poser une question qu'à s'interroger soi-même ?
Et je n'ai même pas parlé du simple point, "
. ", qui bien loin de ne servir qu'à scander les propositions les unes par rapport aux autres, peut-être d'une cruauté sans borne lorsque - dans sa froideur inexpressive - il soulève le coeur de celui qui observe le fameux "point final" ("
. ").
Pire, les signes se combinent parfois, comme le "
?! " qui souligne peut-être le fait d'être particulièrement étonné et/ou choqué par une proposition, le "
!!! " pour exclamer hors des tripes toute l'emphase d'un mot ou d'une phrase, ou bien encore le "
... ? " qui trahit une expectative pleine d'interrogation..
Toute cette complexité par ces symboles ésotériques qu'on a aujourd'hui l'habitude de voir et de traduire instantanément dans notre esprit n'a finalement rien à envier à nos fameuses émoticônes...
Se pourrait-il que les émoticônes d'aujourd'hui soient-même plus précises, refusant d'être utilisées à tort et à travers (comme les points de suspension et les points d'exclamation aux multiples significations) afin d'éviter les quiprocos incessants qui firent couler tant d'encre en diffamations et en calomnie des individus les uns envers les autres depuis l'invention de l'imprimerie par Gutenberg au milieu du 15ème siècle ?
N'y a-t-il pas dans notre

quelque chose qui touche à la sympathie courtoise, qui classiquement pourrait se traduire par un simple "
. " bien trop peu parlant tant le pauvre signe silencieux dans sa neutralité est utilisé à tort et à travers ?
N'y a-t-il pas dans notre

un malaise qui se traduit habituellement par un "
... ? " inquiet et dans l'attente d'être rassuré ?
N'y a-t-il pas dans notre

une expectative qui se traduit parfois par les fameux points de suspension "
... " ; points de suspension qui peuvent aussi trahiri, dans leur soupir des mots, toute la candeur malheureuse de notre cher

?
Et que penser de notre bon vieux "
lol",

, qui en plus d'exprimer l'intense exclamation d'un "
!!! " n'hésite pas à nous préciser que, oui, il s'agit bien d'un rire, et non pas d'une exclamation d'être halluciné (comme le fait le

) ? Pire, les "
!!! " peuvent aussi exprimer une colère, qu'on n'hésitera pas à exprimer par un très parlant
Et le smiley le plus utilisé après le

, alors ? Le fameux clin d'oeil

qui est le plus décrié ? Qui souligne tant la complicité que l'ironie ? Le fameux clin d'oeil qui manquerait aux phrases pour lever les quiprocos aptes à faire pleuvoir les points Godwin, en veux-tu, en voilà ? Le fameux smiley qui serait une insulte à l'intelligence de celui qui sait lire et comprendre le Français ? Le fameux clin d'oeil jaune citron qui, dans son ironique sarcasme, viendrait lever toutes les ambigüités du monde, au grand dam des amoureux de la langue qui préfèrent les exprimer (ou les entretenir) par la beauté du verbe et de la parole ?
Eh bien celui-ci a également son ancêtre dans la typographie classique. Sauf que rares sont les auteurs qui ont crû bon de l'utiliser. Persuadé sans doute que leur prose s'adressait à celles et ceux qui comprenaient le sens des mots dans leur haute culture et leur grande intelligence. Et voici les quiprocos qui pleuvent et les procès d'intention qui se faufilent, pour le plus grand bonheur des adeptes de joutes verbales et des avocats à la Cour en manque d'honoraires... Car le voici, celui qu'on a accusé d'être un outrage à l'intelligence, le fort méconnu "
point d'ironie" :
(!) chez certains auteurs, qui le préféraient au
point d'interrogation à l'envers, j'ai l'honneur de l'écrire :
؟ ... Un peu plus gros pour bien voir :
؟ Quelle tristesse qu'il ne soit pas présent sur mon clavier, à l'inverse du bien inutile
μ...
En fait, à bien y réfléchir, le système des smileys se paie le luxe d'être à la fois plus complexe, plus précis et pourtant plus intuitif que ne le sont nos chers "
signes de ponctuation" de la typographie classique... J'imagine que c'est ce qu'on appelle l'évolution du langage, non ?
؟ ,

ou (!), c'est selon l'humeur de chacun... !