vendredi 10 novembre 2006
Ô Capitaine, mon Capitaine !
Par Urobore, vendredi 10 novembre 2006 à 01:42 :: Chroniques d'un postier


J'avais été embauché pour travailler dans un petit bureau de poste de Nice, comme guichetier. Contrairement au grand bureau de poste où j'avais l'habitude de travailler, il s'agissait ici d'un tout autre rythme de travail. C'était un petit bureau de quartier, un quartier populaire, qu'on disait craindre un peu à certains moments de la journée.
Pourtant, ce n'est pas ainsi que je le ressentais, peut-être parce que, finalement, sortant du bureau, les gens me saluaient et me reconnaissaient, moi "le jeune remplaçant du bureau de poste". Cette célébrité locale était très amusante.
Nous arrivions le matin aux alentours des 9h00, un quart d'heure avant d'ouvrir le bureau. Lancement de la session sur l'ordinateur, vérification de la liasse de billets avec lesquels on commençait la journée, récupération de la sous-caisse de pièces de monnaie qui était bien au chaud dans le coffre-fort. Et, bien sûr, notre fameuse petite valise bleue en plastique, dans laquelle nous avions notre stock de timbres, d'enveloppes prétimbrées et toutes sortes de produits divers et variés allant du chronopost le plus basique à l'enveloppe internationale la plus chère.
Quand tout cela était en place, il nous restait cinq minutes pour nous préparer psychologiquement à l'arrivée des clients. On branchait la radio au fond du bureau sur Nostalgie, que les clients n'entendaient pas puisque nous avions des hygiaphones équipés à l'épreuve des balles.
On se servait parfois à boire, du Coca, de l'Orangina ou du jus de fruits. Des bouteilles que l'un d'entre nous achetait, chacun à son tour, juste avant de venir au bureau. Il faut dire que nous étions bien équipés : nous avions un petit frigo que l'équipe s'était payée, au bout de quelques années, grâce aux primes des ventes d'emballages et autres Chronopost.
Et puis la machine à café, bien sûr, qu'on lançait quand on arrivait, et dont on buvait une petite tasse quand le rythme des clients était plus tranquille, généralement aux alentours de 10h00.
L'un des deux guichets fermait le temps de cinq petites minutes pendant que l'autre restait ouvert au cas où un client entrait dans le bureau de poste. Contrairement aux bureaux de poste très fréquentés, il y avait parfois des périodes creuses dans la journée qui pouvaient durer jusqu'à une dizaine de minutes. C'était l'occasion pour moi de fumer une clope à l'arrière. Si, pendant ce temps, les clients affluaient soudainement, le collègue restant au guichet appelait l'autre à la rescousse.
Très souvent, ma collègue de travail était Marina. Je l'appréciais.
C'était une fille de la quarentaine qui, non seulement était sacrément mignonne, ce qui faisait plaisir à voir, mais surtout toujours souriante. C'était un peu le rayon de soleil de ce bureau de poste. Lorsqu'elle était en vacances ou qu'elle était malade, les clients demandaient toujours après elle :
"Et elle est où, Marina ? Pourquoi elle n'est pas là, aujourd'hui ?".
On rigolait toujours, quand on était tous les deux, et c'était franchemant agréable de bosser dans cette ambiance. Cela se ressentait auprès des clients qui étaient toujours aimables et agréables avec nous.
La clientèle était essentiellement composée de gens du quartier et de personnes âgées qui venaient presque quotidiennement dans le même bureau depuis plus de vingt ans. Chacun des personnages avait ses petites habitudes et, au fil des jours et des semaines, j'appris rapidement qu'il devenait inutile de demander les pièces d'identité puisque je reconnaissais les clients dès qu'ils franchissaient la porte du bureau.
Tous les jours, il y avait un client qui venait consulter le solde de son compte, aux alentours de 9h30. Il portait toujours une casquette de marin sur la tête. Il se trouve qu'il avait été officier sur les mers. Il s'appelait Monsieur Naval, c'est dire s'il était prédestiné.
Ma collègue guichetière - nous n'étions que deux guichetiers dans ce petit bureau - l'interpellait toujours de la même manière :
"Bonjour, capitaine !".
Cela lui faisait plaisir.
Et tous les jours, à notre attention, il glissait dans le "passe-objets" - une boîte encastrée dans le mur, entre les clients et nous - un petit sachet en papier de la boulangerie, avec des croissants et des pains au chocolat. Parfois, c'était l'après-midi. Et, dans ces cas-là, c'était des paquets de biscuits de spécialités italiennes qu'il nous glissait pour notre "quatre heures".
J'aimais bien, Monsieur Naval. Ma collègue, elle, restait prudente : régulièrement, il lui faisait des avances. Il faut dire que le monsieur était à la retraite, abandonné par sa femme une dizaine d'années auparavant, et semblait particulièrement porté sur la chose. D'ailleurs, lorsqu'il arrivait à mon guichet et que Marina était occupée avec un autre client, il se mettait sur le côté pour pouvoir être servi par elle et non par le jeune mâle que j'étais.
J'avais travaillé plusieurs années dans ce bureau de poste, pour financer mes études. J'avais donc vu Monsieur Naval vieillir progressivement, d'années en années. Ce fut la dernière année où je travaillais à La Poste que son comportement avait le plus changé. Il devenait agressif, impatient, presque gamin.
Un jour, il nous avait piqué une crise de nerfs en plein milieu du bureau, parce qu'il y avait du monde et qu'on avait refusé de le faire passer en priorité devant les autres personnes qui attendaient leur tour. Je m'étais dit que la vieillesse ne lui réussissait pas, s'il en était arrivé à un tel point.
Et que les vieux, hein, vous leur donniez la main et ils voulaient vous arracher le bras.
Mais ni Marina, ni moi ne pouvions deviner qu'il était en train de partir. On s'en étaient rendus compte un jour où je travaillais, justement.
Comme tous les matins, il s'était présenté à 9h30 pour nous apporter des croissants. Mais lorsque j'avais ouvert le "passe-objets", ce n'était pas un sachet de boulangerie que j'avais découvert.
C'était deux tranches de beefsteack enveloppées dans du célophane qu'il avait achetées la veille dans une barquette de supermarché.
Monsieur Naval était atteint d'Alzeimer.
Cela avait été très vite. Quelques mois plus tard, il était décédé.
Marina s'était rendu à son enterrement. Et ce qui l'avait le plus frappée, c'est qu'il n'y avait que deux voisines de présentes lorsqu'il avait été mis en terre. Le vieil homme avait fini sa vie seul, loin d'une hypothétique famille et oublié de tous.
Tous les jours, lorsqu'il venait nous voir, ce n'était pas les guichetiers à qui il rendait visite. C'était des gens avec qui parler un peu et à qui il pouvait faire plaisir en achetant des croissants et des pains au chocolat. Le vieil homme qui n'avait pas de vie sociale cherchait seulement un peu de contact humain.
"C'est aussi cela, le service public", avait sobrement commenté Marina.









