3/3 - Un amour sur le Nil
Tout bascula le 25 décembre. J’étais toujours obnubilé par ce garçon en chaque instant, m’abaissant jusqu’à l’approcher lors de nos visites en groupe pour respirer son odeur, faite d’un peu de sueur et d’un parfum dont la marque m’échappe encore aujourd’hui. Pourtant, lors de notre dernière visite du soir, dans un petit temple près des berges du Nil, alors que le soleil glissait de sa lumière rosée sur les pierres jaunes millénaires, j’allais tenter un premier contact.
Je l’attendais, cette première approche, ces premiers mots échangés, me faisant sortir de mon anonymat, le faisant sortir de son indifférence. En tout et pour tout, dans le groupe, nous n’étions que quelques jeunes. Il y avait mon amour accompagné de son frère, une jeune femme qui devait avoir notre âge dans la vingtaine et une adolescente accompagnée, elle, de son petit frère. Pour l’heure, les deux frères semblaient avoir un rien sympathisé avec la jeune femme de la vingtaine, comme seuls les garçons en rut peuvent le faire quand leurs hormones hétéros se mettent en marche.
C’est la nuit délicate qui commençait à tomber sur le temple qui fut mon alliée. Doux manteau d’obscurité claire, recouvrant la terre et le ciel de sa douceur, ne laissant que poindre la lumière pâle de la Lune et celle scintillante des étoiles, éclairant alors les monuments d’une lueur fantomatique.
Je prenais avec mon appareil photo numérique des photos de nuit. Sans flash, bien sûr, celui-ci dénaturant horriblement les couleurs, et n’étant de toute façon pas de grande utilité pour illuminer un temple nocturne. Je préférai de loin régler mon appareil en mode « ouverture du diaphragme prolongée » pour capter davantage de lumière, en posant l’appareil sur des murets ou tout autre support fixe, afin de ne pas bouger pendant la prise et éviter tout effet de flou.
C’est là que je me rendis compte que la jeune femme, munie de son appareil photo numérique que son père lui avait offert la veille, se désespérait de voir combien ses photos de nuit, malgré le flash, ne donnaient rien. Et les deux frères se demandaient avec elle comment faire en sorte que les photos soient plus réussies. C’est donc innocemment que j’expliquai à la fille la technique de l’ouverture prolongée et de ce qu’elle recouvrait, en tentant de trouver sur son appareil comment enclencher ce mode. Et c’est donc devant les yeux grands ouverts des trois compagnons que l’appareil se mit à faire des photos merveilleuses.
Ca y était. J’avais fait le premier pas, j’avais brisé la glace et je m’apprêtais à intégrer le petit groupe. Mieux encore : l’objet de toute mon affection m’avait même souri, impressionné de ma si grande sapience, et m’avait lancé un « merci ». J’avais tressailli et balbutié quelques paroles de peu d’importance, et étais rentré avec eux jusqu’au bateau.
Les jours qui suivirent, nous nous installèrent plus proches les uns des autres dans les bus, firent ensemble les visites des sites et des temples et nous amusèrent à quelques conneries raisonnables et plaisanteries douteuses comme seuls des mecs de la vingtaine peuvent le faire. L’adolescente avait d’ailleurs rejoint notre petit groupe et tout se passait à merveille.
Mais, en réalité, je n’étais pas totalement sincère. Bien sûr, je les apprécias, tous, et j’appréciais beaucoup ces moments échangés. Pourtant, je n’étais pas tout à fait honnête, car je n’avais qu’une seule idée en tête : décrypter les moindres faits et gestes du garçon dont j’étais amoureux, précipiter, vu le peu de jours qui nous restaient, une éventuelle amitié avec lui, et déterminer si je pouvais, ou pas, avoir une chance.
Un après-midi, nous avions eu une conférence faite par notre guide sur la société égyptienne : son histoire contemporaine, son économie, sa vie politique, ses mœurs. Or, à un moment donné, la question d’une surpopulation d’enfants orphelins fut mise sur le tapis. Et le garçon lança une remarque qui me figea sur place :
- Les égyptiens n’ont qu’à légaliser l’adoption des homosexuels : comme ça, plus de problèmes avec les enfants orphelins !
La remarque déclencha un rire gêné chez l’ensemble de l’assistance qui ne décrocha même pas un sourire chez ce garçon. Celui-ci ajouta même un innocent :
- Ben, c’est vrai quoi…
Je confirmai sa proposition, et interpellai même mon guide quant au sujet de l’homosexualité en Egypte : elle était tabou mais l’Egypte respectait les droits de l’homme. Je ne pouvais pas prévoir, à l’époque, qu’un certains nombre d’égyptiens allaient être condamnés pour leur homosexualité à une peine qui m’échappe (la mort ? la prison ?), quelques mois plus tard.
En tous les cas, sur l’instant, les choses devenaient de plus en plus claires : le garçon, s’il n’était pas homo, était en tout cas sympathisant de la cause homosexuelle. Et ceci était très bon signe.
Les jours passèrent, j’organisai une ou deux sorties le soir pour aller boire un verre avec tout le petit groupe de jeunes dans les bars des hôtels huppés que nous fréquentions, et encourageai la cohésion de groupe et la sympathie partagée.
Un jour, dans le bus, nous étions les uns à côté des autres, et le garçon, au détour d’une discussion où je laissais volontairement planer une incertitude sur ma sexualité, me demanda si j’étais un « Fénochio ». Je lui demandai ce que c’était et il me répondit qu’en italien, « fénochio » voulait dire « gay ». J’étais paralysé face à cette question. J’avais évidemment très envie de lui répondre (et, par la même occasion, de l’embrasser à pleine bouche !), mais un problème se posait.
Mes parents et les siens étaient à quelques mètres de nous. Et ils entendaient nos discussions. Et voilà qu’en cet instant, pour ne pas avoir à mettre mes parents dans l’embarras vis-à-vis de mon homosexualité que j’assumais pourtant totalement habituellement, je décidai de ne rien répondre. La plupart des gens savent que je suis homosexuel : mes parents, mes amis, mes collègues étudiants. Mais il est une situation où je la tais : lorsque cela peut faire un quelconque tort à mes parents, ou les mettre mal à l’aise. Surtout mon père. Ils ont toujours accepté mon homosexualité sans aucune hésitation, avec un amour gigantesque : je n’avais pas à leur imposer un malaise non souhaité. Ils n’étaient pas responsables et je devais être le seul à assumer mon homosexualité et ses horribles conséquences sociales.
En un instant, j’imaginais commencer à fréquenter ce garçon dont j’étais tombé amoureux. Coucher avec lui, même. Et que cela se saurait. Et que les parents du garçon s’en rendraient compte. Et qu’ils m’auraient tenu pour responsable. Et qu’ils se seraient adressé à mes parents en les tenant pour responsables.
En un instant, donc, par une paranoïa toute homosexuelle soudainement retrouvée, accumulée pendant des années et se précipitant étrangement à nouveau alors que mon coming-out était loin derrière moi, je m’étais forcé à me taire. Bêtement. J’avais donc esquivé la question du garçon, lui répondant que je ne savais pas que « fénochio » avait cette signification, et la discussion avait suivi son cours. En attendant, le problème était que je n’étais toujours pas certain de la sexualité de ce garçon, qui semblait terriblement hétéro et pourtant en même temps curieux et ouvert sur la question.
Quelques jours plus tard, vers le jour du départ, je me disais que je devais trouver une ultime solution. Je forçai donc les membres du petit groupe de jeunes que nous étions à échanger une fiche avec les autres où chacun mettrait son numéro de téléphone ou son adresse e-mail s’il le souhaitait. Ainsi, me disais-je, lorsque je serais rentré chez moi, je lui enverrais un mail lui expliquant tout et je serais fixé.
Le verdict avait fini par tomber. Il était hétéro, se doutait bien que j’étais homosexuel, n’avait rien contre l’homosexualité, mais « aimait trop les femmes pour tenter quoique ce soit avec un garçon ».
Quelques semaines plus tard, nous perdîmes le contact définitivement.
Après avoir reçu son mail de réponse, peu après mon retour en France, il me fallut trois jours. Mes propres pensées me revinrent à l’esprit :
« Ne t’inquiète pas, cela ira mieux. Trois jours. Comme à chaque fois, tu devras attendre trois jours pour oublier cette vision fugace et cette tristesse qui t’habite. Chaque nuit viendra effacer petit à petit ce terrible souvenir et dans trois jours, enfin, comme d’habitude, tu seras libéré ».
[Fin]



![arnaud.seldon[AT]free.fr](http://www.lamoindreplume.net/wp-content/images/email.png)

De : doub’s
Le samedi 25 mars 2006 à 05:18
Site : http://mqlp.tooblog.fr
il était surement italien je présume. Donc gay se dit finocchio (littéralement le fenouille en italien). C’est un terme relativement vulgaire et péjoratif
De : Vinalys
Le jeudi 27 juillet 2006 à 01:53
Site :
(…) Quel homo n’est jamais tombé amoureux d’un hétéro… une histoire banale en somme, semblable à tant d’autre.
A lire le commentaire ci-dessus tu n’as apparemment rien à regretter…
De : skynerv
Le mercredi 29 novembre 2006 à 17:14
Site :
J’ai lu quelques uns de tes articles, je poste là parce que j’ai trouvé cette histoire assez jolie et surtout représentative, juste pour dire que je trouve ton blog bien fait, avec un véritable contenu, émouvant, insolite ou des fois amusant. Donc bravo! Dommage que tu ne laisses pas une rubrique “contact” pour que les visiteurs puissent faire mieux connaissance avec l’auteur.
De : Urobore
Le mercredi 29 novembre 2006 à 18:10
Site : http://www.lamoindreplume.net
Il y a mon adresse e-mail indiquée (par un fichier.jpg) dans la colonne de droite : urobore[AT]free[DOT]fr. Ceci dit, je réfléchirai à cette rubrique “Contact” pour quelques informations personnelles… Merci pour ton commentaire, en tout cas, c’est gentil.
De : skynerv
Le mercredi 29 novembre 2006 à 18:28
Site :
Je parlais de MSN, le geek ultra branché technologie doit bien avoir un compte msn
De : Urobore
Le mercredi 29 novembre 2006 à 19:25
Site :
Ouaip, c’est la même adresse pour MSN ! Même si je ne m’en sers que rarement, ces derniers temps (ça ira mieux d’ici une semaine ou deux, je serai de retour sur MSN ^^ ).
De : titi
Le dimanche 4 février 2007 à 00:13
Site :
c’etait bien mai on ne c meme pas son num ni son age ;-( :-C
De : Urobore
Le dimanche 4 février 2007 à 04:55
Site : http://www.lamoindreplume.net
Il avait 20 ans et il s’appelait Vincent. Satisfait ?
De : Mr Spytevski
Le mercredi 21 mars 2007 à 16:20
Site : http://lepetitgrand.canalblog.com
Trois posts superbes, et une sensation tellement connue, cette souffrance… ah là là. Moi j’ai eu un peu plus de chance que toi. J’ai eu la chance de pouvoir le cotoyer tous les jours pendant un an, j’ai eu le temps de retenir par coeur son parfum, d’apprendre à le connaître. Mais le pire dans tout ça c’est qu’il était gay, qu’il m’a dragué et qu’il m’a très gentiment jeté. :). Je me demande si je n’aurai pas préféré être dans ta position