2/3 - Un amour sur le Nil
Ce visage, ce regard, ce sourire. C’est drôle. Parfois, je me mets à repenser à lui et j’ai de l’amertume. Oh, cela m’arrive rarement : j’ai appris à relativiser les sentiments et à devenir parfois aussi froid qu’une pierre. Mais quand je revois son visage, quand je repense à lui, je n’arrive pas à retenir un soupir. Putain de soupir. Surtout lorsque j’écoute un morceau de Muse. C’est lui qui m’avait fait découvrir ce groupe. Surtout le morceau Sunburn. La « brûlure du soleil ». Douce évocation tant du soleil d’Egypte que de la brûlure indélébile que ce garçon avait laissé sur mon cœur. Il est étonnant de se rendre compte combien un morceau de musique peut remémorer beaucoup de choses, des événements, des sentiments, des visages.
Je venais de prendre ma chambre sur le bateau. Je possédais une belle cabine individuelle, alors que mes parents étaient logés dans une cabine à chambre double. Le bateau était encore à quai. Entre l’avion et le bus, nous avions voyagé toute la nuit et nous étions arrivés au petit matin. Le soleil commençait déjà à se refléter sur l’eau du Nil, délicieuse chaleur du Sud alors que le froid battait son plein, tant à Nice qu’à Paris. Les premiers bruits de la ville se laissaient entendre au dehors et j’apercevais les rives de l’autre côté du fleuve, avec un faux intérêt. J’avais posé mes bagages nonchalamment dans un coin de la cabine et je m’étais laissé tombé sur le lit pour dormir, enfin.
Je pensais au garçon. Je pensais à ce garçon qui se trouvait sur le même bateau que moi, dans mon groupe de visite. Et que j’allais le voir tous les jours. Et que sa beauté, sa présence, sa peau, ses yeux, son nez, sa bouche, son torse, ses bras, ses mains, son regard, son sourire, me faisaient fondre littéralement. Et qu’il m’était sans nul doute inaccessible. Je m’étais endormi de fatigue et d’épuisement d’un sommeil sans rêve. Nous étions le 23 décembre au matin.
La journée fut consacrée à la détente sur le bateau pendant que nous voguions sur le Nil, jusqu’à un lieu de visite pour le lendemain. A chaque repas, le matin, le midi et le soir, je voyais toujours ce garçon s’asseoir à une table, ignorant mon existence. J’avais hâte de le voir, je n’attendais que cela. Je guettais ses arrivées avec sa famille, son frère et ses parents. J’attendais de le voir, c’est tout ce qui m’importait. Chaque fois que je pouvais poser mon regard sur lui, mon cœur se mettait à s’emballer, mon souffle devenait bref et saccadé. Et lui m’ignorait. Mes parents me trouvaient bien tête en l’air, je ne leur avais pas confié cette attirance, qu’ils ignorent encore aujourd’hui : j’ai toujours été mal à l’aise à l’idée de confier mes histoires d’amour à mes parents, sorte de tabou que je me suis imposé sans trop en savoir la raison.
Lors des visites qui allaient se succéder les jours à venir, je n’avais qu’une idée en tête : m’approcher de lui, tenter de l’effleurer, sentir son odeur. Innocemment, je ralentissais lorsque je le voyais à la traîne ; j’accélérais lorsque je le voyais partir devant. Si vous le voyiez quelque part, vous pouviez être sûr que je n’étais pas loin. J’écoutais ses conversations avec son frère, avec son père, avec sa mère, ne portant que guère d’intérêt aux pierres égyptiennes pourtant sublimes : je voulais le connaître sans qu’il ne me connaisse. Je voulais déceler dans sa voix la beauté du canon qu’il était ; et dans ses paroles, j’espérais entendre quelque allusion à une homosexualité cachée qui m’aurait donné de l’espoir. Puis, je brandissais mon appareil photo pour viser des monuments, mais c’est l’objet de mon affection qui traversait mon objectif et dont je tentais de capter le visage. Je devenais fou de désir pour lui et je souffrais pourtant de ce terrible secret, que je voulais cacher aux yeux de tous. Pendant ce temps, mes parents me trouvaient distant et ne comprenait pas pourquoi : j’expliquais que j’étais fatigué et que cela s’améliorerait dans les jours à venir.
Mais cela était faux : chaque heure passée en sa présence m’ébranlait, m’obsédait. A mesure que je le voyais, je fondais davantage, me consumant de désir et me consumant de souffrance. Je souffrais, je souffrais, au point de défaillir : ce garçon était devenu mon seul et unique intérêt et je n’avais de goût à rien d’autre. Et cela en deux jours seulement. J’étais fou amoureux de lui sans rien savoir de ce qu’il était et je me demandais si un jour je serais apte à sympathiser avec lui, comme je l’avais fait les années précédentes avec les membres de mes groupes de visites. Mais comment le pourrais-je ? Il était si beau ! La moindre de mes paroles se ferait hésitante et je deviendrais inintéressant et indigne de lui. Je le sacralisais malgré moi, en en faisant l’icône de ma vie amoureuse frustrée et de ma relation d’alors avec Alex qui tombait en décrépitude.
Alors vint le 24 au soir. Ce terrible réveillon de Noël. Je redoute toujours les fêtes de fin d’année. Surtout celle de Noël. Elle me remplit toujours de tristesse. Je la passe toujours avec mes parents mais j’ai toujours l’impression de la rater. J’ai toujours l’étrange sensation de ne pas retrouver l’excitation des jours passés où, enfant, j’attendais d’ouvrir les cadeaux avec empressement. Et bizarrement, j’ai toujours cette angoisse de me retrouver seul. C’est lorsque je passe le 24 au soir avec mes parents que je me sens le plus seul au monde. Pire : lorsque je me mets à penser que je trouve cette soirée ratée et que mes parents sont présents, je pense à leur amour pour moi et au fait qu’ils sont malgré eux les artisans inconscients d’une soirée de fête ratée. Et cela m’attriste encore davantage : j’ai l’impression de ne pas me montrer à la hauteur de leur amour. Le réveillon de Noël devrait être un soir joyeux et il est toujours pour moi une angoisse terrible teintée d’une mélancolie dépitée.
Et cette année, nous le passions pour la première fois loin de notre appartement, loin des sapins, des boules de décoration, des guirlandes et des pères noël. Cette année, nous le passions sur un bateau sur le Nil, à manger un repas dans un restaurant qui n’était pas très bon. Cette année, pour la première fois, l’intransigeante prophétie d’un Noël raté allait se réaliser. Et au milieu de tout cela, le garçon, à la table d’à côté, qui riait à gorge déployée avec son frère. Ce bonheur affiché, alors que je souffrais de sa beauté insoutenable qui me rongeait le cœur, rajoutait une terrible couche.
C’en était trop. A la fin du repas, je prétextai être fatigué et quittai la table de mes parents avant le dessert, évitant par là même le semblant de fête dansante sur une musique que j’anticipais merdique – à raison. Et en remontant dans ma cabine, je croisai le garçon dans le hall, assis à côté d’une jeune femme blonde, qu’il tentait de faire rigoler. Il était hétéro. Il était certainement hétéro. Il était inaccessible. C’était terminé. Je m’apprêtais à passer une semaine entière à côtoyer malgré moi un garçon dont j’étais éperdument amoureux qui était définitivement inaccessible.
Je rentrai dans ma chambre, enfilai mes sous-vêtements de nuit et me laissai choir sur mon lit. Et comme cela ne m’était pas arrivé depuis des années, je m’étais mis à pleurer. Longuement. A chaudes larmes. Pleurant sur ma solitude. Pleurant sur ce garçon qui ne me serait jamais accessible. Pleurant, rageant, sur le fait d’être homosexuel. Je me détestais. Alors que je vivais mon homosexualité publiquement avec une facilité déconcertante pour nombre d’hétéros, alors que j’avais assimilé mon homosexualité sans aucun complexe, je me détestais. Je détestais cet état de fait. Je détestais avoir des sentiments pour ce qui m’était interdit. Je détestais souffrir malgré moi. Et je m’étais endormi d’épuisement dans mon lit, les yeux rouges et les joues boursouflées, l’oreiller mouillé de mon désespoir, en pensant à ce garçon à qui je ne pourrais jamais prendre la main.
(à suivre)



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De : Vinalys
Le jeudi 27 juillet 2006 à 02:01
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Je mets un com’ sur ce post car il a été rédigé le jour de mon anniversaire, 24 ans s’il vous plaît, donc.
Très touchant
(…) bah voilà