La sexualité parisienne

Arnaud Seldon le 19 octobre 2005

Le Rayon Jaune Je devais sortir, samedi soir. Je devais aller dans le Marais, avec des copines. Au Pulp. Un bar lesbien. Et il paraît que c’est très bien. D’ailleurs, elles se sont bien amusées, les filles. Parce que moi, pendant ce temps, en fait, j’étais chez moi. J’avais décliné l’invitation, j’étais trop vidé. La veille – vendredi soir – j’avais fumé un joint chez ma copine Laurie. Et il m’avait tellement fait d’effet que j’ai passé le samedi à végéter chez moi en tentant vainement de faire mes tâches ménagères. Aucune volonté, la loque totale. C’est marrant comme j’ai du mal avec le cannabis, désormais. Avant, j’étais capable d’enquiller plusieurs joints dans une soirée et être frais et dispo le lendemain. Désormais, ce n’est plus le cas. Je ne sais pas si c’est parce nous ne fumons plus de hach (la résine) mais uniquement de la beuh (les feuilles), ou si les plants dont sont extraits la substance sont plus puissants que quand j’étais lycéen. Peut-être est-ce que cela vient aussi de moi, plus âgé que je suis que quand j’arborais fièrement mes 17 ans et que je tirais sur mon premier joint.

En tout cas, ce samedi, vers 4h00 du mat, j’ai essayé de me coucher sans sommeil. Impossible de rejoindre le pays de Morphée : je m’étais levé à 14h00, et j’étais incapable de m’endormir. Alors, j’avais visionné quelques épisodes de « Six feet under » sur mon écran d’ordinateur. J’avais fait un aller-retour insomniaque vers ma couette, et j’étais revenu sur le net. Pire : j’avais bu plus qu’un verre avec des amis avant mon dîner du samedi soir et je n’avais d’ailleurs pas dîné. En clair, j’étais à moitié bourré. Finalement, la nuit passe comme elle est. Nous sommes déjà dimanche, après une nuit blanche devant l’ordi, et il est 7h00 du matin. Je commence – enfin – à être fatigué.

Je me branche sur un site de discussion gay et je cherche machinalement quelqu’un avec qui papoter un peu. S’il n’y a personne, j’irai me coucher.

Soudain, ma B.A.L. s’agite : je viens de recevoir un message. Je l’ouvre. Expéditeur ? Un mec de 23 ans, au visage très mignon, et qui semble plutôt bien foutu. Commodités d’usages en deux messages : « Salut », « Salut », « Tu fais quoi de beau ? », « Je termine ma soirée devant mon ordi », et il me lance « Et moi je rentre de soirée. T’es pas loin, tu viens me voir ? On finit la nuit ensemble ? ».

Hésitations. Je lui réponds que je le trouve direct, il me répond – amusé – qu’il est plutôt comme ça. J’hésite encore, ce n’est pas dans mes habitudes. Je suis un romantique, moi. Je suis mieux que les autres, moi. Le trip habituel de l’homo qui couche pour coucher, je suis bien au-dessus de ça, moi. Moi, je suis Monsieur Arnaud Seldon, Monsieur qui ne couche pas comme ça, Monsieur qui a besoin d’aimer pour coucher, si, si, si, ma bonne dame, je vous assure, je suis au-dessus de ça, moi.

Je regarde ses photos une fois de plus. Le visage de ce mec est tellement mignon. Et le samedi après-midi, faisant mes courses de supermarché sur les sites de discussions, je l’avais placé dans mes favoris.

Hésitant encore, j’enrobe mon état dans un demi-mensonge bien senti, expliquant que je suis à moitié bourré, que je rentre d’une soirée, que je suis complètement crevé. Et timide, aussi, ce qui n’est pas vrai. Il revient à la charge, insiste. Il précise que lui aussi est timide, mais que nous nous entraînerons tous les deux pour nous donner du plaisir. Il connaît son affaire, je calcule tout de suite le personnage. Ce n’est certainement pas son premier plan cul, il sait comment décider les indécis.

Je me lève de mon ordi et me regarde dans la glace. Mon Dieu, j’ai une tête à faire peur. Et cette coupe de cheveux horrible ! Il est temps que j’aille chez le coiffeur. Et si je ne lui plais pas ? Et si je le déçois ? Et si je n’assure pas ? Non, non, c’est un trop mauvais plan, il est 7h30 du matin, tu es crevé, encore bourré, et sur le point d’aller te coucher. Alors, Arnaud, déconne pas. Qu’est-ce que tu fais ?…

Je reviens devant l’ordi. « J’ai le temps de prendre une douche ? », « Oui, mais vite fait, alors ».Contrainte de temps. Je finis par accepter.

Quarante minutes plus tard, je me retrouve à déambuler dans le 5ème. Il est 8h00 passées et le monde s’agite. C’est jour de marché, aujourd’hui. La foule se bouscule dans les petites ruelles. Les magasins sont ouverts ici et là. Les voitures courent entre les rues et les boulevards. Il est 8h00 passées et je marche, à moitié bourré, complètement crevé, d’un pas décidé, vers mon premier plan cul parisien. Quelque chose que je n’avais pas fait depuis des années, lorsque, peu après mon coming-out, je tentais de rattraper le temps perdu de mon adolescence en collectionnant les amants d’un soir.

Je me retrouve devant la porte de son immeuble. Je sonne, la porte s’ouvre. J’entre le code de la seconde porte. Quelques marches d’escalier gravies, je vérifie le prénom sur la porte, et je finis par frapper.

Je suis accueilli dans une toute petite pièce qui aurait pu être une mansarde d’étudiant mal logé. Les volets sont fermés, la lumière d’un halogène éclaire timidement les murs, qui ne sont pas décorés. Un ordinateur sur un meuble placé dans un coin, un clic-clac transformé en lit, placé juste devant et qui remplit la moitié de la pièce, et une petite table basse. Ici, une petite étagère pour des CD, là, une autre pour des DVD. De l’autre côté de la pièce, dans l’ombre, un évier surchargé de vaisselle côtoie une plaque électrique, alors qu’une porte blanche semble déboucher sur un coin WC. Et juste devant moi, le garçon.

Commodités d’usages, sourire, « assieds-toi », d’une voix douce. Il est torse nu, plus mignon encore que ce que j’avais entrevu, habillé d’une seule serviette nouée autour de la taille, et est assis devant son ordinateur. Je m’assieds sur le lit, pose ma sacoche adossée à un pied de la table basse. Je lui demande doucement s’il avait un petit moment de solitude, il me répond par un sourire, et éteint son ordinateur. J’enlève mes chaussures noires, mes chaussettes noires et mon jean’s. Je garde ma chemise et mon boxer : « Il prendra plaisir à les enlever », me dis-je. Et c’est ce qu’il finit par faire, alors que nous nous embrassons, allongés sur son lit.

Quelques dizaines de minutes plus tard, à un moment précis, je suis saisi d’une peur. Je suis allongé sur le dos, il joue avec son doigt là où je pourrai accueillir sa bite, et semble vouloir me pénétrer. Et je n’ai pas de préservatif. Et il n’a pas sorti de préservatif. J’hésite. Je le laisse faire pour l’instant, je ne dis rien, j’attends silencieusement, savourant ses caresses. Il me renverse sur le dos, attrape ma jambe, et semble guider son sexe par son doigt vers mon anus. Les questions fusent dans ma tête : va-t-il finalement mettre un préservatif ? Que dois-je faire ? Le couper dans son élan et lui demander d’en mettre un ? C’est sûrement un habitué des plans cul : va savoir avec qui il a couché ? Va-t-il parfois dans des lieux glauques, comme au Dépôt ? Je ne le connais pas, et s’il avait le Sida ? Et je foutrais ma vie en l’air pour un simple plan cul ? Mais d’un autre côté, cet instant est si bon, et ce mec est si mignon !

Mon questionnement est immédiatement dissipé. Il simule une pénétration et frotte son sexe sur le mien, entre mes fesses, puis sur mon ventre. J’aime sentir son excitation. Il accélère, il prend plaisir mais sans aucune pénétration.

Je finis par le renverser à mon tour. Je le suce goulûment, comme j’ai l’habitude de le faire. Il essaye de me branler pendant ce temps mais abandonne bien vite : manifestement, je ne suis pas du tout en érection. Etrangeté de l’instant : je me sens totalement passif, sans être pénétré, pourtant. Je tire le plaisir de son plaisir sans qu’un seul instant mon pénis ne soit frôlé. Tout en le suçant, je pense étrangement à Matoo et à ses fameux cours de la gorge profonde. Je tente l’expérience, manque de m’étouffer deux ou trois fois, mais finit par prendre maladroitement le coup : il apprécie et pousse plusieurs fois des râles de plaisir. Je finis par le branler vigoureusement, en léchant son gland délicatement. Il finit par venir et je prends le soin que sa semence chaude vienne se répandre sur ma main et sur son torse.

Il reste quelques minutes sur le dos, manifestement satisfait. Je donne quelques coups de langue délicats sur ses bourses, puis joue doucement de mes doigts sur son torse, sur ses bras, et sur ses mains, avec douceur. J’essaye de l’apaiser, j’essaye de le reposer. Je veux qu’il profite de cet instant et qu’il se sente bien. Puis, de ma main propre, je glisse mes doigts dans ses cheveux. Il a les yeux fermés, respire profondément et il ne me voit pas sourire. C’est maintenant de tendresse et plus de sexe dont il s’agit. Et il me semble qu’il apprécie. Quelques minutes plus tard, je lui susurre au creux de l’oreille que je vais me laver les mains. Lui me répond dans un soupir qu’il va aller prendre une douche.

Nous finissons, lavés de sa semence et pas de la mienne qui n’a pas coulé, sur son lit, allongés. Je lui demande s’il veut que je reste un peu avec lui pour dormir et il le veut bien. Nous ne dormirons que deux heures car il doit travailler cet après-midi. Il règle son réveil, je me glisse sous sa couette et je me mets à le regarder. Je lui susurre un « Merci », il sourit, me dit que c’était bien, et ferme vite les yeux.

Et moi, pendant ce temps, je le regarde. Je n’arrive pas à dormir, il fait chaud, mon cœur s’emballe, il bat vite. Je prends soin de ne pas le toucher, je ne me blottis pas contre lui car il n’en a pas montré le désir. Je le trouve beau, je regarde son front, ses paupières lourdes, ses cils, sa peau. Je lui caresse les cheveux, il apprécie – peut-être – mais en silence. Je joue un instant avec mes doigts sur ses muscles si fins et si fermes à la fois, mais il finit par tressaillir, chatouilleux. Je me dis que je dois l’ennuyer et qu’il préférerait dormir. Alors je ferme les yeux en le regardant, sentant toujours mon cœur battre vite, et j’essaye de m’endormir à mon tour.

Quelques minutes avant que le réveil ne sonne, je sors de ma léthargie qui n’était pas vraiment un sommeil. Je recule, dos à lui, vers lui, pour tenter de sentir son corps près du mien. Je sens sa chaleur et cela me grise. Je mets ma main entre ses cuisses et commence à m’activer. Les yeux fermés, il finit par se mettre sur le dos pour que je sois plus à l’aise mais finit par mettre sa main sur son sexe comme pour signifier, en silence, qu’il ne veut plus que je le touche. Je m’exécute, m’arrête, et ne dis rien.

Son réveil sonne, il le coupe, semble ne pas vouloir se réveiller, et se met sur le ventre. Je pousse un soupire, quelque chose m’intrigue : je commence à ressentir quelque chose pour lui. C’était sans doute un plan cul pour lui, et ça l’était pour moi, mais je sens que quelque chose est en train de naître. Alors je lui fais un massage matinal, dessinant ses muscles avec mes doigts. Il ne dit rien mais ne m’empêche pas de faire. Alors je continue, allant presque jusqu’à m’asseoir sur lui pour œuvrer au mieux avec mes deux mains. Un peu plus tard, je finis par lui demander au creux de l’oreille s’il veut se lever. Il me dit que oui mais que le massage l’a bercé. Je me confonds en excuses, et il me rassure en me lâchant doucement un « Au contraire ». Manifestement, il a apprécié.

Il s’assoit sur le lit, je fais de même. Je retrouve mes affaires et commence à me rhabiller. J’essaye de discuter avec lui mais soit il n’est pas du tout matinal, soit il n’a pas envie de parler. Car je lui demande ce qu’il doit faire cet après-midi, ce qu’il fait dans la vie et il reste froidement laconique. Alors je finis par me rhabiller, le remercie pour cette courte nuit agréable, et lui dit que, s’il ressent, une autre fois, un moment de solitude, il peut me rappeler et que je viendrai. Il acquiesce, disant qu’il s’en souviendra, dans une formule neutre, qui ne me laisse guère d’espoir de le revoir un soir.

Je sors de l’appartement, heureux de ce que j’ai fait, heureux de l’avoir rencontré.

Quelques heures plus tard, je me souviens enfin pourquoi les plans cul n’étaient pas vraiment ma tasse de thé. Ce n’est pas tant le plaisir unique qu’on peut en retirer, ni la question de savoir si on peut, ou pas, coucher pour coucher. Ce n’est bien sûr pas non plus la quelconque question morale qui peut y être attachée. C’est tout simplement parce que, quoiqu’il advienne, je n’arrive pas à m’empêcher, dès que je me mets à coucher, d’y mettre une tendresse empreinte de sentiments. Car mon problème, et je l’avais oublié, n’est pas que je sois obligé d’aimer pour coucher, mais plutôt que je commence à aimer dès que j’ai couché.

Confusion pathétique de mes sentiments et preuve directe de mon immaturité. Que dois-je faire ? Rencontrer d’autres garçons de cette façon-là pour enfin commencer à mûrir ? Et ce garçon entreprenant d’un samedi soir, dois-je essayer de le revoir pour commencer à le connaître ?

La question reste posée.

Une réponse à “La sexualité parisienne”

  1. De : Vinalys
    Le jeudi 27 juillet 2006 à 02:53

    Perso, j’ai 24 ans, je n’ai encore jamais fait un seul plan Q de ma vie. Si si si, véridique, juré !! Et je pense pouvoir affirmer que je m’en porte que mieux.

    Moi c’est justement le scénario inverse, je ne peux pas coucher sans un minimum de sentiment et sans que je ressente que ce sentiment soit partagé avec mon partenaire. Sinon y a rien à faire, je fais un blocage.
    Et qu’on ne vienne pas me dire que je suis ce qu’on appelle un “coincé du cul”, je ne pense pas être timide de ce côté là.

    Je le ressent comme étant une forme de respect réciproque. Perso je ne supporte pas qu’un mec, même s’il est très bien foutu, m’aborde dans la seule optique de baiser. Merde on est quand même plus qu’un simple morceau de viande.

    … et que de simple vide-couilles !!

    C’est précisément ce qui m’horripile dans le “milieu gay”, et c’est la raison pour laquelle je ne m’y reconnais pas, et par delà même que je ne le fréquente pas. Aucun respect, la bite en guise de cerveau, esclaves de leur obsessionnel besoin de consommation (charnel) où seul le plaisir égoïste d’une éjaculation importe. Pour cela Rezo-G est un excellent supermarché, on y trouve de tout les rosbifs, malheureusement au goût bien fade.

    Si c’est ça être gay, alors moi je ne le suis pas.

    Et je dis : je ne suis pas PD, j’aime les hommes, nuance !!

    Et c’est justement parce que je les aime que je les respect et donc que je ne baiserai jamais avec.

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